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30/11/2012

LA NOVLANGUE pour imposer une vision du monde

 

Naissance d'une langue 


1. Qu'est ce que la LQR?

Comme le dit Eric Hazan dans la conclusion de son livre « La LQR est la langue qui dit ou suggère le faux même à partir du vrai. »
La LQR (Lingua Quintae Respublicae ou langue de la V° République) a été nommée ainsi par l'auteur par analogie à la Lingua Tertii Imperii (langue du troisième Reich), renvoyant au travail de Victor Klemperer.

De 1933 à 1945, ce professeur juif de l'université de Dresde, tient un journal où il décrit la naissance et le développement d'une langue nouvelle, celle de l'allemagne nationaliste. Sauvé de l'extermination grâce à son mariage avec une « aryenne », son texte est publié en 1947 sous le titre « LTI (Lingua Tertii Imperii) - Notizbuch Eines Philogen ». En français : La langue du troisième Reich, carnets d'un philologue.

Le propos d'Hazan n'est pas de dire que le néo-libéralisme et le nazisme c'est la même chose mais de démontrer que, que ce soit sous III° Reich ou sous la V° République, le langage quotidien utilisé dans les médias, le monde politique, le monde du travail etc. a pour fonction de « substituer aux mots de l'émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission ».

2. Quand la LQR est-elle née et comment ?
La LQR est née durant les années 60, dans le contexte de la brutale modernisation du capitalisme français que fut le « gaullo pompidolisme ». Mais ce n'est que dans les années 1990 qu'elle a atteint son plein développement. Deux groupes sociaux, aujourd'hui omniprésents parmi les décideurs, ont largement contribué à créer cette langue nouvelle, reprise en suite par les journalistes et les politiciens : En premier lieu, les économistes ou experts à la solde du système. En second lieu, les publicitaires.

Le vocabulaire des économistes s'est imposé dans des domaines où jusqu'ici ce vocabulaire était peu employé (ainsi parle t'on de « capital santé »). L'influence croissante des experts en tout genre a également sa traduction syntaxique. Par exemple, le mot « expérience » a été remplacé par le mot « expertise », le mot « Question » par celui de « Problème »

De même, l'influence croissante des publicitaires a sa traduction dans le langage. En utilisant les mots « Positiver » ou « optimiser », mots lancés par les experts en communication des hypermarchés (« Avec Carrefour je positive »), les hommes politiques empruntent au langage de la pub. Pour Alizée comme pour Jean pierre Raffarin, il faut adopter une « positive attitude ».


L'apport des publicitaires a néanmoins davantage été syntaxique que lexical. Par exemple, un titre d'article ou une annonce de reportage télévisé comme « La Chine, une méga-puissance entre modernité et tradition » a deux points communs avec le langage publicitaire : le recours à l'hyperbole visant à susciter l'émotion (look «méga fun», dentifrice «Ultra fraîcheur», nettoyant «hyper concentré» etc.) et l'absence de verbe (« Dash 3 en 1, un pouvoir incroyable au service de la propreté ».) La diction même des journalistes tend à se calquer sur ce type de slogans publicitaires. Autre exemple dans le Figaro du 28 août 2004 : « Irak : l'aveu de Bush » (« Auchan : la vie, la vraie »).
Cette influence croissante du langage publicitaire est liée au recours croissant par les hommes politiques aux spécialistes en communication (bel euphémisme de « publicitaires »). Pour Hazan, la notion nouvelle d'infopublicité (oxymore que l'on imprime en tout petits caractères en haut d'une page consacré à tel vignoble de Bordeaux ou tel club de vacances) n'est ni plus ni moins un aveu : le rôle de l'information est de faire vendre. Cette relation incestueuse entre journalistes et publicitaire fait de la LQR « un instrument d'émotion programmée, une langue d'impulsion comme on dit « un achat d'impulsion » ».


Selon Eric Hazan, la concentration des principaux outils d'opinion entre quelques mains facilite bien évidemment la diffusion de la LQR. Mais elle ne permet pas à elle seule d'imposer un langage. Il a fallu le concours de millions de personnes ayant un intérêt plu ou moins conscient au maintien de l'ordre libéral : cadres des entreprises de sécurité, professeurs de philosophie politique, juges anti-terroristes, agents immobiliers, chroniqueurs de France Culture, présidents de Région etc. La critique de la LQR ne doit donc pas se limiter à la critique des médias, si justifiée qu'elle soit. La LQR est partout et personne n'est immunisé (y compris ceux qui combattent l'ordre dominant, nous y reviendrons).
Si en dépit de la variété des lieux où elle se diffuse, la LQR montre une certaine cohérence, c'est parce qu'il y a communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui ajustent les facettes de cette langue et en assurent la dissémination :

Communauté de formation : membres de cabinets ministériels, directeurs commerciaux d'entreprise, chefs de rubrique de quotidiens etc. sortent des mêmes écoles de commerce, d'administration ou de sciences politiques : on leur a appris les mêmes techniques avec les mêmes mots.

 

Communauté d'intérêts : du sommet de l'Etat jusqu'au dernier des directeurs de marketing, chacun sait que sa place dépend du maintien de la « paix sociale » (« du maintien de la guerre civile au stade de drôle de guerre » comme le dit Hazan).

 

3. Quelles sont les points communs et les différences entre la LQR et la langue du troisième Reich ?

Hazan établit plusieurs distinctions entre la LTI (langue du 3° Reich) et la LQR (langue de la V° République). Comme on peut le voir dans l'annexe 4, la LQR cherche à éviter toute vulgarité, l'objectif étant de créer le consensus. Cela ne l'empêche pas néanmoins d'être une langue souvent méprisante et qui a du mal à masquer son mépris (annexe 5)


Le premier point commun entre la LQR et la LTI, c'est la recherche de l'efficacité aux dépens même de la vraisemblance. Après Stalingrad, les communiqués de victoire sur le front russe émanant de Berlin n'étaient absolument pas crus. Ces communiqués triomphaux avaient pour seule fonction d'exhorter à se battre jusqu'à la mort. De même, aujourd'hui, on ne croit pas davantage aux messages délivré par JP Raffarin quand il promet sur TF1 « une baisse du chômage, une réforme pour réussir l'école et une lutte contre la vie chère » (19 septembre 2004). L'incohérence ne fait absolument pas peur à cette langue. Ainsi personne ne croit à l'idée que si les entreprises licencient c'est « pour sauver des emplois » ou que si on réduit les remboursements médicaux c'est « pour sauver l'assurance maladie » etc. (merveilleuses inversions des choses). De même, dans les stages de formation des entreprises, personne ne croit à ce qui est dit. Ce qui compte c'est que chacun fasse semblant d'y croire de façon à ce que le dominant puisse continuer en toute quiétude a exiger des sacrifices de la part des dominés.

 


Le deuxième point commun entre la LQR et la LTI, c'est l'importance du recours à l'euphémisme afin d'obtenir le consensus. Par exemple, au sujet des contrats « Nouvelles Embauches » le Monde du 02 août 2005 titre « Le gouvernement assouplit le droit du licenciement ». Comme le fait remarquer Eric Hazan « Assouplir» c'est rendre moins rigide, plus flexible. La flexibilité est un thème cher aux libéraux mais « Assouplir » c'est moins connoté politiquement, c'est positif. Mais qu'est ce qu'un droit du licenciement souple si ce n'est une remise en cause du droit du licenciement ? L'euphémisme est sans aucun doute le procédé le plus couramment utilisé dans la LQR.


Le troisième point commun entre la LQR et la LTI, c'est le caractère performatif de ce langage. Au sujet des lois sécuritaires qui se développent après le 11 septembre 2001, Hazan estime que « ces mesures spectaculaires ne sont peut-être pas le plus important de l'affaire » et que la dérive sémantique qui en a résulté « aura peut-être un impact plus durable que les décrets, arrêtés et lois abrogeables du jour au lendemain ». Il dit « C'est que les faits de langage sont plus têtus que les autres, et surtout qu'ils sont performatifs : par leur apparition, ils révèlent des tendances qu'ils contribuent ensuite à renforcer, contaminant par ondes successives d'autres milieux, d'autres castes, d'autres médias ». Loïc Wacquant ne dit pas autre chose. Selon lui, la pornographie sécuritaire engendre un climat d'insécurité, qui engendre à son tour un accroissement des exigences en matière de sécurité, une chasse à la petite délinquance donc une augmentation des statistiques de la délinquance, avec en retour un accroissement des exigences en matière de sécurité etc. Autrement dit, c'est-à-dire un langage qui ne se contente donc pas de nommer les choses mais qui, en même temps qu'il nomme une réalité, la crée. Puisqu'elle crée une réalité conforme aux discours néolibéral, la LQR est donc à la fois une émanation du néo-libéralisme et son instrument.


Le quatrième point commun entre la LQR et la LTI : c'est un langage qui n'induit aucune immunité (annexe 6). Ce langage envahit notre quotidien. Un jour, lors d'un débat organisé par Attac à Douchy, une personne me dit « j'ai bien aimé mais ce qui m'a agacé c'est qu'Attac est quand même là pour faire sa publicité ». Ainsi, les associations qui luttent contre la marchandisation auraient pour seul but de « vendre » quelque-chose ! Dans le langage courant, vendre est devenu synonyme de convaincre ou persuader. « On ne convainc plus quelqu'un, on lui vend une idée. On ne persuade plus un patron de vous embaucher, on se vend à lui. La LQR contribue donc à naturaliser les rapports marchands : les rapports humains se calquent sur des rapports mercantiles. Pire, la LQR est un langage qui s'insinue y compris chez ceux qu'elle aide à opprimer. Déjà durant la guerre, Victor Klemperer montre comment les juifs eux-mêmes intériorisent la langue des nazis. Il donne l'exemple d'un docteur juif qui avait pris l'habitude de s'adresser aux autres juifs en faisant précéder leur nom de la mention « juif » : « Juif Löwenstein, utilise telle machine », « Juif Mahn, voilà ton certificat » etc. Ce qui était au départ un moyen de railler le Führer, devient progressivement un langage d'humiliation volontaire de soi. Comme le montre Pierre Bourdieu, des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation », « développement durable », « altermondialisme » (pour la critique de ces mots, voir les annexes)

 Une des raisons fondamentales de ce que cette langue soit reprise par le plus grand nombre, c'est qu'elle n'est pas une langue compliquée. Contrairement à l'argot ou au parler des banlieues, elle crée peu de mots. Contrairement au langage des scientifiques, elle n'est pas une langue savante : elle s'appuie sur des notions vagues et interchangeables (ex : réforme, modernisation). C'est une langue qui, comme le montre Pierre Bourdieu, s'appuie sur une série d'oppositions et d'équivalences grossières

 II. Mots, tournures, procédés

Fonctions de l'Euphémisme

Le principal objectif des euphémismes nombreux dont se compose la LQR, c'est le contournement - évitement d'un autre mot ou d'autres formulations plus gênantes car connotées négativement ou remettant en cause la légitimité du système ou des politiques menées (annexe 8)
L'euphémisme peut par exemple permettre de dédouaner les bourreaux et de les faire passer pour des bienfaiteurs. Ainsi, ne parle t'on pas au journal télévisé de bombardements mais de frappes préventives, de massacre de civils mais de dégâts collatéraux, d'occupation mais d'offensive, d'assassinat mais de bavure (le 7 octobre 2004 Libération titre « Bavure » au sujet du meurtre d'une écolière palestinienne par des soldats israéliens qui « avaient pris son cartable pour une charge explosive »)

 Le recours aux anglicismes est très fréquent dans le processus d'euphémisation.
- « corporate governance » (aux USA : direction des entreprises par leurs actionnaires) se substitue à direction (trop disciplinaire) et à management (mot ancien dans la novlangue mais trop technocratique). « Gouvernance mondiale » (provenant de corporate governance)  se substitue à gouvernement (trop étatique)
- On ne dit pas cadre (trop hiérarchique) mais « coach », « manager » (ils animent plus qu'ils ne contrôlent).
- On ne dit pas sous-prolétariat mais under-class
La LQR n'est pas une langue figée. C'est une langue capable de renchérir sur ses inventions. Ainsi est-on passé d'infirmes à Handicapés puis mal entendants, mal voyants etc. De même, on est passé d'Absorption, fusion, concentration à Restructuration ou réorganisation industrielle puis Offre publique d'achat et enfin Intégration des entreprises. Pays sous-développés (trop ethnocentrique) et Tiers-monde (évoquant les luttes de libération des années 60) ont cédé la place à pays en développement ou en voie de développement puis à pays émergents.

Un renversement de la dénégation freudienne ?

Dans le langage psychanalytique, la dénégation est l'expression sur le mode du refus d'un désir refoulé (exemple de la chanson « arrête, arrête ne me touche pas »). La LQR produit l'inverse : on prétend avoir ce qu'on a pas, on se félicite le plus de ce qu'on possède le moins (annexes 9 et 10). Par exemple, les mots dialogue, échange, communication, ensemble ont proliféré dans une période où tout concourt à l'isolement. Autre exemple, alors même que l'on compte un nombre inhabituel d'escrocs et de menteurs au plus haut niveau des grandes sociétés, des partis ou de l'Etat, les oligarques et leur personnel de haut rang sont présentés comme « nos élites » (notons que lorsqu'il s'agit de la Russie post-soviétique, c'est le mot « oligarque » qui est utilisé pour désigner les mêmes personnes). De même, la LQR recourt fortement au registre de l'humanisme, de l'éthique, de la morale ou de la démocratie : ressources humaines, capitalisme ou taylorisme à visage humain, placements éthiques, transparence … Enfin, alors même que l'uniformisation et l'inégalité progressent partout, la LQR recourt fortement au registre de la « diversité dans l'égalité ». Dans une société rongée par un apartheid rampant et afin de jouer à plein l'autojustification préventive et de s'écarter sans risque des positions lepénistes, de la xénophobie et du racisme ambiants, on exalte la diversité, le métissage, le multi ou le pluriculturalisme, la tolérance, l'ouverture, le respect des minorités, des identités. Parallèlement l'anathème est lancé sur le communautarisme, l'identitaire, le repli ethnique et on célèbre l'universalité de la République. Amen.

L'essorage sémantique

Forgé par des publicitaires et des experts en communication, la LQR fonctionne sur la répétition et à force de répétition un mot clair et utile finit par perdre son sens, ce que Hazan appelle l'essorage sémantique (annexe 11). Par exemple, les mots « Utopie » (dont le sens s'est modifié pour signifier que toute mise en cause de l'ordre existant relève de la rêverie) ou « écologie » (utilisé à tour de bras dans la grande distribution et l'industrie automobile : être écologique c'est renouveler sa voiture plus souvent !)
L'exemple de l'adjectif « social » est particulièrement révélateur. Alors que dans la seconde moitié du XX° la Sociale c'était le peuple au pouvoir, aujourd'hui social se rapporte à tout ce qui est réalisé pour faire accepter leur sort aux catégories les plus défavorisées.
 
L'essorage sémantique peut contribuer à transformer les victimes en coupables. Ainsi en va-t-il lorsqu'on emploie les mots « privilèges » ou « privilégiés ».

III. L'esprit du temps
 
Société civile


C'est chez Thomas Paine (Common Sense Adressed to the Inhabitants of América 1776) que Michel Foucault identifie la première apparition de l'opposition société civile / gouvernement. Plus tard Karl Marx réglera son compte à la dualité Etat/ société civile. « L'Etat politique se comporte envers la société civile d'une manière aussi spiritualiste que le ciel envers la terre. (…) Dans sa réalité la plus immédiate, dans la société civile, l'homme est un être profane. Et c'est justement là où (…) il passe pour un individu réel, qu'il est une figure sans vérité. En revanche, dans l'Etat, (…) l'homme est le membre imaginaire d'une société illusoire, dépouillé de sa vie réelle d'individu et empli d'une universalité irréelle »
L'exaltation de la société civile (annexe 12) vise deux objectifs :

Dévaloriser le politique, l'Etat

Se servir des relais qu'offre la société civile pour appuyer la mise en œuvre de la politique gouvernementale

 

Valeurs universelles

L'exaltation des valeurs universelles (annexe 13), dont la France est supposée porteuse, relève de l'inversion de dénégation freudienne (se féliciter pour ce qu'on possède le moins ou pour ce qu'on est le moins). Ainsi la France est le pays des droits de l'homme, une terre d'accueil. Dans Le requin et la mouette (2004), livre qualifié d'humaniste par la critique aux ordres, Dominique de Villepin souhaite parvenir à « 20 000 éloignements (admirez l'euphémisme) d'étrangers en situation irrégulière en 2005 »
Sous la III° République, il était question de la mission civilisatrice de la France. Mais les manuels scolaires continuent à maintenir l'équilibre entre crimes et « bienfaits » de la colonisation française, toujours présentée comme plus humaine que les autres. Le devoir de mémoire (formule due à Mitterrand) correspond en fait à une formule de négationnisme.

Les nobles sentiments


Il s'agit ici des nobles sentiments des « élites dirigeantes » (annexe 14). L'objectif est de les présenter comme une sorte de bon père, sévère mais bienveillant. Côté père fouettard , on est déterminé contre le terrorisme, on est résolu, responsable, inflexible quant à la question des procédures d'éloignement, on fait preuve de rigueur, de fermeté absolue ou sans faille face à la délinquance. On est décidé à une tolérance zéro, on accepte plus les zones de non-droit, tous les laxismes hérités de 1968. Dans ce registre abondant : le mot courage.
Il ne faut bien évidemment pas que nos dirigeants inflexibles passent pour inhumains. C'est pourquoi au côté père fouettard est toujours associé un côté bienveillance. A titre d'exemple :
« Il n'est pas acceptable que le progrès économique ne soit pas partagé par tous. (...) Ces difficultés, ces drames, cette fracture sociale qui menace de s'élargir en une fracture urbaine, ethnique et parfois même religieuse, ne sont pas des fatalités » (Le président de la République le 21 octobre 2003 à Valenciennes.)

Une sémantique « antiterroriste »

Malgré son affinité affichée pour le divers et le multiple, la LQR a une prédilection pour les mots les plus globalisants, propres à en imposer aux masses mais qui sont parfaitement creux. Ainsi, de la même façon qu'on plaçait sous la rubrique «barbare» tout ce qui n'était pas grec, on réalise un amalgame de tous les basanés dans des catégories globales telles que « intégrisme», «fondamentalisme», «arabo-musulman» etc. Ces expressions sont toujours associées à repli communautaire, islamiste, Al-Qaida, guerre des civilisations etc. (annexe 15)
La LQR dispose aussi d'expressions comme maghrébin, issu de l'immigration destinées à faire basculer les Arabes citoyens français dans le grand amalgame des arabo-musulmans.
Quand elle le peut, la LQR n'hésite bien évidemment pas à faire basculer les syndicalistes ou les jeunes en révolte dans la rubrique des criminels et terroristes en tout genre. Ainsi parle t'on de prise en otage des usagers du RER (métaphore criminelle) par les grévistes, de criminalité organisée au sujet de délits mineurs. Rappelons que Philippe Henriot, secrétaire d'Etat à l'information du gouvernement de Vichy, qualifiait les résistants de terroristes. Le lendemain de ses funérailles (il fut abattu par un corps franc en avril 1944), on pouvait dans le journal de la Milice Combats : « Philippe Henriot, nous vous renouvelons la promesse de combattre, pour gagner, pour débarrasser la France   de ces bandes de pillards qui terrorisent nos provinces ». Aujourd'hui encore dans les journaux télévisés, les mouvements de résistance contre l'oppression sont qualifiés de mouvements rebelles ou terroristes. Les actes de rébellion sont quant à eux qualifiés de pillage ou d'attentat.

L'effroi, la violence

Dans la LQR, les sujets de trouble sont habituellement traités par les médias et politiciens dans un langage plutôt neutre et technique d'où sont exclus les excès verbaux. Il ne faudrait pas que l'effroi de la bourgeoisie dirigeante se répande. Mais il est un domaine où la langue publique conserve ou retrouve les mots de l'effroi et de la violence : quand se déroule le combat planétaire de l'homme blanc, dans la guerre civile qui l'oppose à l'arabo-musulman (que ce soit à l'échelle mondiale ou à l'intérieur des frontières).
Un exemple parmi d'autres : Dans J'ai vu finir le monde ancien (Grasset 2002), le livre d'Alexandre Adler qui a reçu le Prix du livre politique 2003 (jury présidé par Philippe Sollers et où siégeaient Joffrin et Elkabbach), on lit « L'antiaméricanisme est un sentiment fascisant qui, de fait, se trouve en sympathie avec le « fascisme musulman » propagé par les islamistes ». De même on ne manque pas d'insulter les adversaires d'Israël selon des procédés identiques. Autre exemple, lorsque Sarkozy propose en juin 2005 de nettoyer au Kärcher la Cité des 400 à la Courneuve.
 
On peut se demander pourquoi la LQR d'ordinaire portée à l'euphémisme et au conformisme anesthésiant, peut ainsi déraper. En réalité, il existe une répartition des rôles entre d'un côté les idéologues du nettoyage généralisé (de Kaboul à la Courneuve) et ceux qui ont choisi comme combat le maintien des fictions républicaines et réformistes. Si pour les seconds la bienséance est de rigueur, pour les premiers, la langue publique la plus adaptée est celle de l'intimidation.


IV. Effacer la division

L'un des mots les plus fortement associé à l'Athènes classique est démocratie. Or dans la Grèce antique le mot démocratie est étrangement absent de l'éloquence civique ou du récit des historiens. Kratos (la supériorité, la victoire) suggère la victoire d'une partie de la cité sur une autre (ce qui revient à renoncer au fantasme d'une cité une et indivisible). Le mot est évité en recourant à d'autres mots comme politeia (« constitution »), polis (« la cité »). Le sens premier est modifié (la « bonne démocratie »). Les cités d'alors semblent refuser d'admettre que dans l'exercice du politique, il puisse y avoir place pour du kratos, qu'il y ait eu victoire d'une partie de la cité sur une autre (ce qui revient à renoncer au fantasme d'une cité une et indivisible).


L'histoire n'est donc pas le seul terrain où se joue l'effacement de la division. Il y a aussi l'usage des mots. L'Athènes du IV° siècle et la V° République du XXI° sont en fait confrontés à la même question : comment occulter le litige, comment faire régner l'illusion de la cité unie, autrement dit comment éliminer la politique ? On peut distinguer trois modes opératoires : l'évitement des mots du litige, le recollage permanent des morceaux, le recours à l'éthique (annexe 16). La LQR est incontestablement la langue du consensus (annexe 17).

L'évitement des mots du litige


La chute du mur de Berlin et l'éclatement du bloc communiste ont été l'occasion d'un formidable nettoyage sémantique. Le point commun de ces mots défunts : ils font partie du vocabulaire de la lutte des classes. Lutte des classes, dictature du prolétariat, marxisme-léninisme ont disparu au profit des droits de l'homme et de la liberté d'entreprendre. Au sujet du mot « classes », Hazan dit : « Même la classe moyenne n'a plus la côte de naguère, elle dont le développement illimité, phagocytant les « extrêmes » a été l'idéal des penseurs modérés depuis Aristote ». Dans les expressions, couches, tranches, catégories on a autant de chance de rencontrer du conflit que dans une tranche de cake ou une couche de béchamel. De même opprimés, exploités existent encore au loin dans les favelas brésiliennes Le recollage permanent des morceaux ou les sweatshops asiatiques mais plus dans la démocratie libérale.


Afin d'éviter le pire il est parfois plus judicieux de réparer les mailles du filet en reconnaissant l'existence d'un conflit mais en expliquant que ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des ennemis, ni même des adversaires. Ils sont tout simplement dans l'erreur car mal informés ou parce que leur niveau intellectuel ne leur permet pas d'avoir une vue juste du problème posé. Deux exemples :

Après le non du 29 mai 2005, tous les médias ont souligné que « la France du non » était surtout rurale et peu diplômée, jeune et peu fortunée. Bref si le non l'a emporté c'est à cause de jeunes ploucs sans argent ni éducation. On ne saurait leur en vouloir d'avoir mal voté. On leur a mal expliqué.

Lors de l'élection présidentielle de 2002, le recollage des morceaux s'est réalisé au nom de la lutte contre l'extrémisme et avec un certain succès puisque Chirac a été élu avec un score historique.

 

Il s'agit ensuite de faire croire à la population, qu'ils ne sont pas que des numéros tout en les maintenant dans le rang. Les cadres des années 1960 dont l'autorité reposait sur la stabilité et la hiérarchie ont été remplacés par des managers, des coaches, chargés non plus de contrôler mais d'animer. Ils sont intuitifs, humanistes, créatifs. Jamais dans les entreprises ont a autant parlé de confiance, de projet d'entreprise : fantasme d'une entreprise une et indivisible servant de substitut symbolique à l'entreprise de papa où on travaillait toute sa vie et où l'on montait les échelons un à un.
 
Pour donner corps à l'illusion de la cité unie, l'un des principaux procédés est la répétition :

Depuis les grèves de 95, le mot ensemble a proliféré : « vivre ensemble » (pub RTL), « lutter ensemble pour l'environnement, le pouvoir d'achat etc. » (grandes surfaces). Idem pour les expressions « rassembler », « rassemblement », « unité », « solidarité » (on pense à la vignette automobile de Paul Ramadier et au lundi de Pencôte non chômé de Raffarin), « solidaire » (économie solidaire). On devrait se souvenir que dans les années 30, le mouvement fasciste fondé par le parfumeur François Coty s'appelait la Solidarité française.

Il faut également montrer que les gouvernants ou dirigeants d'entreprises ne sont pas des oligarques « hors du commun » et ayant perdu contact avec la base. D'où le déni obsessionnel et pathétique qui consiste à marteler les mots « écoute », « proximité », « terrain ». Si le commerce de proximité est censé contrebalancer l'anonymat des grandes surfaces, ce qu'on cherche surtout à rapprocher de la population ce sont les institutions de la violence légale : justice de proximité, police de proximité. Quand au terrain, les ministres ne cessent de l'arpenter, en tous sens et en toutes saisons.

 

Le recours à l'éthique

Depuis vingt ans, on a vu proliférer des comités d'éthique (dont la composition fait parfois sourire ou pleurer). A d'autres institutions on demande de se prononcer sur le bien et le mal dans des domaines aussi variés que la bourse, le sport ou l'impartialité de l'information. L'équilibre est le mot clef de ces comités. Le comité d'éthique du CNRS sensibilise les chercheurs à la nécessité de garantir un juste équilibre entre leur liberté intellectuelle et leurs devoirs vis-à-vis du CNRS et de la société (curieuse proposition)
Retour donc à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes, au sens du sacré. Si tout ne vas pas dans le meilleur des mondes possibles, c'est qu'il y a des fautes qui viennent troubler l'équilibre du marché. De vilains individus transgressent la norme morale régissant le processus d'accumulation des richesses. Pour calmer les inquiétudes devant un chaos chroniques, les analystes financiers mettent en cause le manque de rigueur, de transparence. Dans Et la vertu sauvera le monde (raisons d'agir 2003), Frédéric Lordon montre que le mécanisme premier qui mène aux malversations c'est bien la déréglementation financière. En attribuant les vices du système politico-financier au manque de vertu de certains dirigeants, on fait coup double :

D'un côté les censeurs manifestent leur courage et leur indépendance

De l'autre, on fournit à l'essentiel des maux des explications tenants à des personnes

L'article de Michel Rocard, paru dans Le Monde du 5 mars 2008, pour soutenir Parisot dans sa démarche de moralisation du capitalisme, illustre parfaitement ces faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes.
 
Conclusion
Le travail de Klemperer puis d'Eric Hazan doit attirer notre attention sur le rôle du langage dans la construction d'un ordre économique et social et la représentation que l'on se fait de cet ordre. Car ce n'est pas seulement la pensée qui produit le langage, c'est aussi le langage qui fait la pensée.

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Annexe 2 :
Marché, Etat et sécurité sociale : analyse de quelques mots ou expressions
D'après des textes réalisés par Les amis du Monde Diplomatique

 Déréglementation : Ce qui est dit dans le mot « déréglementation », c'est qu'il y a moins de règlements donc plus de libertés. Or la déréglementation ce n'est pas le recul de la réglementation, c'est la transformation de la nature de la réglementation (reréglementation)


Obligatoire : Dans le langage néo-libéral, s'applique aux prélèvements fiscaux (impôts) ou parafiscaux (santé, vieillesse), et s'oppose à volontaire. Est considéré comme obligatoire le supplément exigé, en fonction du revenu, pour couvrir les risques des assurés moins riches que soi. Il s'agit donc d'une extorsion, manifestation archaïque d'un pays qui n'est pas entré dans la modernité.


Volontaire : Adjectif s'opposant à obligatoire et qualifiant le seul type de cotisations admises pour couvrir les dépenses de santé ou à de retraite. Dans la pensée néolibérale, chaque individu cotise volontairement, pour le niveau de couverture (santé ou vieillesse) qu'il désire, étant entendu que ce niveau sera d'autant plus élevé que la cotisation sera plus importante. Ainsi, le pauvre choisira-t-il volontairement de ne pas être couvert contre les traitements les plus onéreux. Il endurera volontairement des coliques néphrétiques, patientera volontairement des mois durant avant une opération, perdra volontairement ses dents avant 40 ans, prendra volontairement son parti de ne pas faire soigner ses enfants, et, bien évidemment, passera volontairement de vie à trépas.


Train de vie de l'Etat : Cette métaphore « ménagère » suggère insidieusement que l'Etat dilapide l'argent des contribuables dans des dépenses somptuaires (chasses présidentielles, soupers fins, voitures de fonction). En fait, ces chapitres de dépense, pour scandaleux qu'ils soient, ne sont que broutilles. L'expression vise en réalité les dépenses d'éducation, de santé et de redistribution sociale, qui représentent une tout autre part des dépenses publiques.


Racket : Selon le Robert historique de la langue française, mot d'origine américaine, désignant une association de malfaiteurs se livrant au chantage et à l'intimidation pour extorquer des fonds. Dans le langage néo-libéral, toujours associé à l'adjectif fiscal, pour souligner l'illégitimité des prélèvements publics, et, plus largement, l'illégitimité de toute structure politique.


Problème des retraites : La retraite est une situation d'une personne qui, à un âge donné, a cessé de travailler, et qui touche une pension. Cette personne, aux yeux des néo-libéraux, est cause de scandale, puisque payée à ne rien faire. Ce scandale doit cesser. La retraite est donc associée à des termes comme question, problème, aveuglement, à des expressions comme situation explosive, bombe à retardement (métaphores guerrières destinées accentuer le caractère dramatique d'une situation), aller droit dans le mur (métaphore routière poursuivant le même but). L'objet de tout ce tintamarre est de reculer l'âge de départ à la retraite (si possible indéfiniment) et de baisser les pensions (si possible infiniment) afin de promouvoir les fonds de pension.


Charges sociales : L'emploi de l'expression « charge sociale » en lieu et place de « cotisation sociale » est très fréquent. Une charge c'est lourd donc pénible. L'alléger est toujours un soulagement. L'expression est donc à rapprocher de toute la rhétorique autour du thème du poids de la fiscalité. En réalité, les cotisations sociales ne constituent pas des prélèvements ou une taxe sur le travail. Elles sont un élément indissociable du salaire (salaire socialisé ou mutualisé). Pour les salariés, elles ne constituent donc ni un prélèvement, ni une charge mais un supplément. La cotisation sociale est constitutive de la reconnaissance sociale du travail.


Annexe 3 :
 
Le rôle croissant des experts et sa traduction sémantique : le mot « problème »
Problème : Les questions de société sont toujours présentées sous la forme de « problèmes » techniques très segmentés. Valéry Giscard d'Estaing, jeune ministre des finances de Pompidou, a beaucoup agit en faveur de la diffusion du mot « problème », notamment parce que ses origines aristocrato auvergnate lui faisait prononcer à la façon d'un bêlement : «Problaîme». Auparavant on parlait de « question » (« question d'Orient », « question sociale » etc.) mais à une question plusieurs réponses sont possibles (souvent multiples et contradictoires). Un problème lui n'admet en général qu'une solution et une seule (surtout lorsqu'il est posé en termes chiffrés). La démonstration, toujours présentée comme objective, obéit à des règles déterminées par des spécialistes. Passer de la question au problème c'est donc nier l'existence de conflits idéologiques et passer du débat public au travail d'expert.

Annexe 5 :
Une langue qui a du mal à masquer son mépris


Populisme, populiste

(D'après un article du Plan B) : Le lendemain du 29 mai 2005, Serge July s'indignait de cette « épidémie de populisme» De nombreux experts de la gauche moderne repèrent les mêmes symptômes : « Le Non néerlandais renvoie en écho au Non français un même mot, "populisme" », « Les gouvernements de droite comme de gauche n'ont cessé de flatter le populisme » (Libération, 2.6.05 et 25.5.05), etc. Cette maladie populaire paraît d'autant plus grave que sexuellement transmissible, « pareille à une "vérole" antidémocratique que la France aurait propagée à travers l'Europe » (Alain Minc dans Le Figaro, 11.4.05), et importée d'un Venezuela où « Chavez le populiste » (17.2.05) fait régner un « populisme foncier ».

Autrefois on couronnait de ce terme, « populiste », les meilleures plumes. En 1953, Yves Gibeau, l'auteur d'Allons z'enfants et de Mourir idiot, avait reçu le Prix du Roman populiste pour Les Gros Sous. On avait également remis cette distinction à Louis Guilloux, à Eugène Dabit, à Maurice Carême, à René Fallet, etc. Le populisme est selon le dictionnaire une « École littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple ». Que les journalistes aient sali, volé, trahi ce mot, qu'ils l'aient retourné en une insulte est le symbole d'un abandon, d'un reniement. Signe de leur renoncement à faire exister, dans leurs médias, ces « gens du peuple ». Le petit milieu de journalistes, d'artistes, de politiques, d'intellectuels qui s'alarme du « discours populiste de Pierre Bourdieu », du « vertige populiste » qui saisit l'Europe, de cette « dégénérescence plébéienne, parfois même populacière, de la démocratie », est un microcosme parisien constituant le « gratin » des classes moyennes. Un « gratin » qui vote à 60 % pour le Oui (contre 79 % des ouvriers pour le non, 67 % des employés, 71 % des chômeurs, d'après la Sofres). C'est ce même « gratin » qui frôle la syncope en pénétrant dans un HLM à Outreau : « Monter les marches qui mènent vers les appartements [...], c'est pénétrer dans un autre univers. [...] Ici, on cuisine un chou au son criard d'une télévision. Là, un couple se dispute violemment. » etc. (Le Nouvel Observateur du 24.1.02).


Egalitarisme :

Doctrine visant l'égalité par nivellement des couches les plus favorisées. Ce terme, à connotation péjorative, exclusivement utilisé par la droite pour déconsidérer la gauche, est révélateur en ce que le locuteur se place non du côté de celui qui veut s'élever, mais de celui qui craint qu'on l'abaisse. Il est révélateur en ce qu'au lieu de penser au nécessaire dont est privé celui qui aspire à l'égalité (toit,santé, éducation, retraite), ce même locuteur appréhende pour le superflu (golf, véhicule 4x4, caviar, Seychelles) dont il s'imagine qu'on va le priver. Il est révélateur en ce qu'il établit un lien entre la richesse des uns et la pauvreté des autres. Il est révélateur en ce qu'il lui apparaît moralement nécessaire que certains soient récompensés dans l'exacte mesure où d'autres sont punis. Celui qui prononce le mot égalitarisme pense : « C'est bien beau d'être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas ».


Sous (dans des expressions comme sous-continent sud-américain) :

Le sous signifie « subdivision de ». Et on pourrait parler, tout aussi valablement, du sous-continent nord-américain. En fait, ce sous signifie «sous développé», «sous-démocratique», «subordonné». Et cette notion est insidieusement confortée par la représentation cartographique, qui place l'Amérique latine sous l'Amérique anglophone. S'emploie aussi, avec la même intention, pour parler de la péninsule indienne (Pakistan, Inde, Bangladesh).


Tendance :

Le Forum Social de Porto Alegre [de 2002] est "tendance" pour le Chroniqueur économiquement correct. Autrement dit, le Forum Social ne serait que le Festival de Cannes du monde socio-politique, selon les dires de ce chroniqueur. Plutôt que de s'opposer idéologiquement à ce Forum, il en vide la substance en le réduisant à un événement purement démagogique (fait indéniable pour cause de campagne électorale en perspective mais qui ne saurait être le qualificatif exclusif de cette rencontre). De tels propos cherchent donc à nier l'existence d'une réelle alternative au monde néo-libéral ambiant, ainsi qu'à rallier le grand public en invoquant l'argument fallacieux qu'est la démagogie. Par contre, pour le Chroniqueur économiquement correct, choisir New York (et non Davos) pour le Forum Economique de 2002 n'est pas du tout tendance.


Théologiques :

Qui traite de Dieu et des questions liées à la religion. Par extension, entendre débats byzantins, ergotant à l'infini sur des points de détail à mille lieues de la vie réelle. Se dit de tous les points qui occupent la pensée des hommes politiques, journaux ou syndicats français (en général de gauche) et portant sur la réduction de la durée du travail, la redistribution des richesses, la protection des salariés, la Sécurité sociale, etc.


Sacro-saint :

Employé ironiquement pour désigner une institution vis-à-vis de laquelle on manifeste un respect exagéré. Se dit de la durée quotidienne ou hebdomadaire du travail, des congés payés, du salaire minimum, de la retraite par répartition. Ex de phrase : les ouvriers s'accrochent à leur sacro-sainte pause déjeuner. Traduction : ils refusent de travailler 11 heures d'affilée pour saboter le repas de leur patron chez Lasserre.


Vaches sacrées :

Animaux étiques, sans viande ni lait, qui vaquent paisiblement dans les rues indiennes, immobilisant par caprice toute la circulation sans qu'on puisse les déloger – sauf à se faire lyncher par la population. Par extension, se dit des institutions archaïques (SMIG, Sécurité Sociale, droit de grève, droit à la retraite, congés payés, droit du travail), permettant aux ratés (pauvres, smicards, titulaires du RMI) de narguer les décideurs en bloquant les bolides de l'économie, alors qu'il serait si simple de les faire déguerpir à grands coups de pied dans le bas du dos.


Dégraissage, dégraisser : Au sens propre, enlever la graisse. Depuis 1974, date de la crise pétrolière – et de la crise tout court – le mot s'emploie pour «effectuer des économies », en taillant dans les effectifs d'une entreprise, les salariés de celle-ci étant substantivés en graisse, donc en matière superflue, laide, inutile, néfaste. Il faut bien se représenter ceci : l'être humain est ravalé au rang de la matière. C'est l'essence du racisme, qui noie le sujet dans la masse indistincte de son «espèce ». Conseil pratique : conserver bien au chaud, dans le creux de sa main, une gifle pour ceux qui profèrent cette insanité.

Annexe 6 :

Une gauche qui n'est pas immunisée
 
Extrait de l'article La nouvelle vulgate planétaire de Pierre Bourdieu dans le MONDE DIPLOMATIQUE de mai 2000 :
La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire - dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d'obsolescence ou d'impertinence présumées - est le produit d'un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d'autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d'archaïsmes et d'obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d'entre eux, se pensent toujours comme progressistes.


Développement, développement durable :

Les notions de développement et de progrès sont inconnues des sociétés qui n'ont pas vécu la révolution philosophique et scientifique du 18° et 19° siècle. Il n'existe donc pas d'autres formes de développement que le développement occidental, reposant sur la croissance. Or c'est bien le développement (puisqu'il n'y en a qu'un) qui est à l'origine des difficultés actuelles. Défendre le développement c'est donc « se tirer une balle dans le pied ». Pour les «anti-développement», la mise en œuvre de modèles économiques alternatifs n'est possible que si l'on « sort » de l'idéologie du « développement » ou du « progrès ». C'est bien parce que la notion de « développement - durable » ne remet pas en cause la croissance, que tous les gouvernements ou multinationales du monde se sont emparés de cette notion. En effet, dès l'origine, les institutions internationales (nations unies, banque mondiale …) envisagent la croissance comme une condition du « développement durable ». Cette notion repose sur le pari irréaliste que le maintien des équilibres écologiques ou sociaux est compatible avec la poursuite infinie de la croissance et que les recours industriels (nouvelles technologies) permettront de sortir de l'impasse. Défendre le développement durable, c'est donc ne rien vouloir changer sur le fond.


Alter mondialisme, autre mondialisation :

« Autre » est un adjectif commode qui permet de concilier sans frais acquiescement et refus. C'est le pendant d'un célèbre « oui, mais », une sorte de « non, mais », l'amorce d'une trahison. Ainsi dira-t-on « une autre mondialisation » pour exprimer un refus de la « mondialisation néo-libérale ». Mais, qu'est-ce que la mondialisation si ce n'est un euphémisme d'«impérialisme américain»  (ou plus précisément de la mise en coupe réglée de la planète par les puissances financières, sous l'égide des intérêts américains) ?


En réalité, il n'existe pas d'autre mondialisation que celle là. Bien sûr, « si tous les gars du monde voulaient se donner la main…tout autour de la terre…» il en irait peut-être autrement, mais il faudrait être bien naïf pour voir dans cette image poétique une figure possible de la mondialisation. Se dire partisan d'une autre mondialisation, fût-elle «citoyenne», c'est sauter le pas, c'est franchir le Rubicon, c'est faire la concession mortelle. Il faut, si nous voulons redonner un sens aux mots, et une pertinence aux idées, mettre un terme à ces formules euphémiques. Il n'y a qu'une seule manière aujourd'hui de s'opposer à la mondialisation, c'est d'être résolument anti-mondialiste.


ANNEXE 7 : Une langue qui s'appuie sur une série d'oppositions et d'équivalences
«  Comme toutes les mythologies de l'âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s'appuie sur une série d'oppositions et d'équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l'Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l'emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » 

(Extrait de l'article La nouvelle vulgate planétaire de Pierre Bourdieu dans le MONDE DIPLOMATIQUE de mai 2000)
Le marché et l'Etat dans la LQR (Source : La nouvelle vulgate planétaire - Pierre BOURDIEU - LE MONDE DIPLOMATIQUE - mai 2000)

                         Marché

    Etat

      liberté

      contrainte

      ouvert

      fermé

      flexible

      rigide

      dynamique, mouvant

      immobile, figé

      futur, nouveauté

      passé, dépassé

      croissance

      immobilisme, archaïsme

      individu, individualisme

      groupe, collectivisme

      diversité, authenticité

      uniformité, artificialité

      démocratique

      autocratique (« totalitaire »)

 

 

La modernité / L'archaïsme
 
Modernité, moderniser :

Sans avoir de penchant pour l'un ni pour l'autre, on peut remarquer que la modernité est toujours associée au libre échange, à la monnaie forte, à l'Europe du libéralisme et des privatisations, etc. tandis que l'archaïsme est associé au secteur public, au peuple, aux syndicats, à l'Etat "providence". Moderniser est le dernier avatar d'un concept connu également par les verbes et expressions restructurer, rationaliser, dégraisser, présenter un plan social, et qui ne signifie rien d'autre que licencier, jeter les gens à la rue, tailler dans les effectifs. Mais on n'est plus aussi grossier : on est moderne.


Archaïque (archaïsme) :

Traction hippomobile, lampe à pétrole, moulin à eau, impôt, salaire minimum, congés payés, grève, conventions collectives, retraite par répartition, refus de la Bourse. Les Français, non contents de garder leurs habitudes archaïques, s'y vautrent. Ainsi en est-il de leur regrettable réticence à l'égard de la Bourse, de leur attachement lamentable à des pratiques incompréhensibles, telle la réduction du temps de travail, que les pays étrangers considèrent avec la condescendance qui sied à ce genre de fantaisie. Superlatif : paléolithique. Interviewé sur son livre «Ma vérité sur la planète», CLAUDE ALLÈGRE affirme dans Matin Dimanche (mai 2007) qu'« il n'est pas réaliste de dire qu'il faut arrêter de se développer, de se déplacer en avion, d'utiliser la voiture. C'est une attitude négative, régressive mais surtout idiote, car personne ne suivra cette ligne qui nous ramène aux cavernes ».

Conservatisme :

Respect exagéré d'institutions absurdes, périmées, inefficaces et injustes. Parmi elles, S.M.I.C., retraite, congés payés, Sécurité Sociale, Code du Travail. Ce conservatisme nuit aux deux extrémités de l'échelle sociale : aux pauvres, auxquels il interdit de travailler pour un salaire de misère et aux investisseurs, qu'il décourage d'investir dans des pays abritant des institutions aussi obsolètes. Ce conservatisme prend aussi le nom de lourdeur (en général associée à bureaucratique), de rigidité (associé à culturelle), de corporatisme (associé à syndical), de crispation (associée à d'un autre âge).


Retard :

Dans le domaine économique et social, s'entend d'un niveau inférieur de la prospérité économique. Un pays où l'éventail des revenus est resserré est un pays en retard. Un pays où les riches s'enrichissent au détriment des pauvres est un pays en avance. Le retard se dit aussi de l'absence de possession d'un certain nombre d'objets d'autant plus précieux qu'ils sont inutiles, chers et ostentatoires : téléphone portable, micro-ordinateur, Palm-Pilot. Le retard consiste à faire ses courses au marché plutôt que par Internet et de se les faire livrer par des grouillots (baptisés emplois de proximité).


Eux / Nous
Etrangers (pays) :

Les mêmes que l'on trouve dans la Communauté internationale. Les pays étrangers n'ont pas de prélèvements obligatoires, pas de Sécurité sociale (ou très peu), une administration respectueuse envers les riches, beaucoup d'actionnaires. Les pays étrangers sont donnés en exemple de dynamisme, de modernité.

Exception (française) : La France, par rapport aux pays étrangers, est une triste exception. Secteur public pléthorique (et inefficace), réglementation tatillonne (kafkaïenne), impôts et prélèvements confiscatoires. Elle doit marcher dans le bon sens car on ne peut avoir raison contre tous.

Au XVIe siècle, la France chrétienne s'est alliée aux Infidèles et a fait échec à Charles Quint. Au XVIIe siècle, durant la guerre de Trente ans, la France catholique s'est alliée aux hérétiques suédois contre les puissances catholiques, et l'Empereur a cédé. A partir de 1789, la France a défié l'Europe monarchique, et, au XIXe siècle, les principes révolutionnaires ont sapé les gouvernements d'Ancien Régime. Dans les années 30 du XXe siècle, la France, sur le continent, était un des rares pays à ne pas avoir sombré dans la dictature de droite. Les régimes de cette espèce ont fini dans le sang, l'opprobre ou le ridicule. De tout temps, des Français (Ligueurs, Dévots, Emigrés, fascistes, aujourd'hui ultralibéraux) n'ont vu dans leur pays qu'un clou qui dépasse et qu'il faut enfoncer à coups de marteau.


Franco-français :

Adjectif très prisé du Chroniqueur économiquement correct. Qualifie des préoccupations, des idées, des discussions, des moeurs dont ne sont pas affligés les pays étrangers. Il est franco-français de se demander si la retraite par capitalisation sert à quelque chose, il est franco-français de discuter du niveau du salaire minimum. Dans les pays étrangers les pauvres n'ont pas besoin de fonds de pension, ils sont morts avant (non sans avoir cotisé pour les riches). Ce qui est très franco-français est de se complaire dans des débats archaïques et des idées paléolithiques.


Bons ou mauvais élèves (de l'Europe, du F.M.I., de la Banque Mondiale, de l'O.C.D.E. etc.) :

Comme à l'école, le bon élève ne se distingue pas par ses facultés intellectuelles, mais par ses résultats et sa capacité à intérioriser les normes. Jeune, le bon élève apprend ses leçons, soigne ses devoirs ; adulte, le bon élève privatise, déréglemente, baisse les impôts. Le bon élève, qui sourit aux citations latines du professeur prépare le souple énarque, qui comprend à demi-mot les allusions du président de la multinationale et les traduit dans un projet de loi sans faiblesse. Un peu de servilité ne messied pas au bon élève : "Chef, chef, je peux tutoyer votre chien ?"


Réaliste / Utopique
 
Pragmatique :

Dans le langage moderne, qui recherche l'utilité et l'efficacité. Par glissement de sens, qui prend les choses telles qu'elles sont et ne cherche pas, au nom des idéologies, à les changer. Par exemple, une usine qui pollue exige d'énormes investissements pour être propre. Mais pourquoi exiger cela de ses propriétaires, qui risqueront alors de la transférer vers des cieux plus cléments ? On est donc pragmatique, on ne lui impose rien. Les ouvriers ont le S.M.I.C. en salaire et le cancer en prime.


Dogme :

Dans la bouche du Chroniqueur économiquement correct, désigne la retraite à 60 ans, le S.M.I.C, les conventions collectives. Synonymes : idéologies (au pluriel), politiquement correct, théologie, théologique


Idéologies :

Employé au pluriel, pour déconsidérer le concept. Pour un esprit superficiel, peut laisser penser qu'il s'agit des idéologies qui se sont succédé au cours du XXe siècle : socialisme, communisme, fascisme, nazisme, franquisme, justicialisme, salazarisme, etc. En fait, implicitement réservé aux seules idéologies de gauche, et même à la seule pensée de gauche en général (de Laurent Fabius à Arlette Laguiller). Est employé pour évoquer massacres, inefficacité économique, dictature. Est idéologique ce qui contribue à diminuer les revenus des plus riches. Très bien porté : confondre dans le même opprobre idéologies d'extrême droite et d'extrême gauche, exercice qu'affectionne Jean-François Revel.


Idéologique :

S'oppose à réalisme, pragmatisme. Assurer à chacun un logement décent, des soins de qualité, une éducation correcte est idéologique. Laisser croupir les pauvres dans des taudis, leur refuser l'accès aux soins, leur dispenser une éducation au rabais, les abrutir de télévision est réaliste.
 
Surréaliste : Dans le langage du Chroniqueur économiquement correct, tout ce qui entre en contradiction avec la réalité, définie par les marchés et les chefs d'entreprise. Sont donc surréalistes les 35 h, le SMIG, le droit de regard des syndicats, le Code du Travail, la taxe Tobin, la volonté de démantèlement des paradis fiscaux, etc. Pour le Chroniqueur économiquement correct, Bernard Thibault (secrétaire général de la C.G.T.) est le successeur d'André Breton.

Utopique :

Chimérique, illusoire, irréalisable : par exemple des services publics efficaces, un Etat économe des deniers publics, un impôt équitable. Prétendre réaliser l'utopie relèverait donc d'un manque de réalisme rédhibitoire ou d'une perversion surréaliste. N'étaient-ce pas ces trublions de mai 68 qui demandaient : « soyez réalistes : exigez l'impossible » ? A présent que l'ère de la rationalité et du pragmatisme est heureusement advenue, on est enfin débarrassé de ces scories idéologiques. Il n'est pourtant pas aussi assuré que l'on puisse ainsi congédier l'étymologie du mot et son histoire, ignorer par exemple que «utopie» signifie étymologiquement «d'aucun lieu», et que le mot a été créé, au XVIe siècle par Thomas More, pour brosser le tableau d'une société idéale. Dire que ce qui, aujourd'hui relève de l'utopie, ne trouvera jamais un commencement de réalisation, relève alors de l'interprétation et d'une conclusion plutôt hâtive. Qui peut assurer que l'utopie d'aujourd'hui ne nourrira pas la réalité de demain, et qu'il ne faut pas «vouloir l'impossible pour réaliser tout le possible» ?

Tabou / Politiquement correct


Il est tabou de dire qu'on veut supprimer le S.M.I.C., la Sécurité Sociale, la retraite par répartition. Ne plus avoir de tabou, c'est dire que les pauvres sont paresseux, incapables, moches, méchants et contrefaits. Ne plus avoir de tabou, c'est se moucher dans la nappe. Le « politiquement correct », expression voisine d'idéologique et d'idées de gauche, est une dictature de la pensée, qui empêche de qualifier le chômeur de paresseux, le fonctionnaire de vampire, le pauvre de rebut, l'Etat de parasite, la Sécurité Sociale de monstre, l'impôt de supplice, François Pinault de génie et Bill Gates de bienfaiteur de l'humanité.

Ouvert d'esprit, modéré, nuancé / Etroit d'esprit, extrémiste, manichéen

Les opposants à la mondialisation libérale, dont l'esprit est résolument étroit, sont peu enclins au dialogue. Ils imposent une véritable dictature de la pensée. Le mot modéré est un terme employé par le Chroniqueur économiquement correct, pour qualifier la gauche qui ne verse pas dans l'extrémisme d'Attac. Chacun sait que les pauvres perdent leurs dents très tôt, faute d'argent pour se les faire soigner. Eh bien, être "modéré" c'est penser que ces pauvres ont bien de la chance car ils pourront toujours manger du potage. Sont taxés de manichéens les jugements sans nuance de la gauche anti-libérale qui tranchent avec la finesse des analyses libérales (« Le chômage est volontaire », « Les partisans du Non sont d'extrême droite » etc.)
ANNEXE 8 : Merveilles de l'euphémisme
D'après des textes réalisés par Les amis du Monde Diplomatique et le l'ouvrage d'Eric Hazan LQR

 

    1. Annexe 16 : Effacer la division
      Effacement des rapports d'exploitation dans l'entreprise
Dans la LQR de l'entreprise, on ne dit pas … On dit …
Cadres Managers, coaches (contrairement au cadre, il ne contrôle pas : il anime)
Accroissement de la charge de travail des salariés, gains de productivité Satisfaction du client, respect des délais, qualité du service, autonomie, prise de responsabilité, projet …
    1. Effacement des pauvres et des riches
Dans la LQR, on ne dit pas … On dit …
Pauvres Exclus, couches défavorisées, gens modestes (ce qui implique une modération dans les exigences ; de la population des modestes émerge parfois une figure brillante dont les origines sont toujours soulignées)
Chômeurs Demandeurs d'emplois
Femme de ménage, surveillant général des lycées, jardinier ou promeneur de chiens etc. Agent d'entretien, conseiller principal d'éducation, emplois de service etc.
Riches Les classes moyennes supérieures, les élites
  1. Effacement des classes sociales et des conflits sociaux et idéologiques
  2. Dans la LQR, on ne dit pas …
  3. On dit …
  4. Classes
  5. Couches sociales (d'une rassurante horizontalité), 
  6. tranches (d'âge, de revenus, d'imposition), 
  7. catégories (socioprofessionnelles ou autres), milieux (financiers, cycliste, théâtral …) 
  8. Milieu Terme utile car il permet d'admettre l'hétérogénéité de la société (milieux d'affaires, milieu cycliste …) tout en évitant l'idée d'une division de la société en groupes d'intérêts contradictoires. Les milieux sont censés avoir des opinions, faites tantôt d'inquiétude (« les milieux financiers s'alarment de la montée du pétrole ») tantôt faites de satisfaction mais toujours unanimes. A l'inverse du meson des grecs (centre de la cité, qui était précisément le lieu de débat public), un milieu ne saurait être divisé.
  9. Prolétariat Classe ouvrière Opprimés Exploités
  10. Exclus. Il n'existe pas d'exclueurs identifiables contrairement aux exploiteurs du prolétariat : les exclus ne sont les victimes de personne. C'est pourquoi l'Etat se doit d'aider les exclus. Ce glissement sémantique amène donc à accepter que la lutte contre l'injustice soit remplacée par la compassion, l'action humanitaire. A « Jean Valjean » homme du peuple héroïque, succède le pitoyable exclu, défini d'aborrd par le fait d'être « sans » : sans parole, sans domicile, sans papiers, sans travail, sans droits. Mais attention, trop de compassion il ne faut. Dans une société où chacun est entrepreneur de soi-même, les exclus sont parfois (souvent) responsables de leur situation. C'est pourquoi pousser l'Etat à secourir les exclus est une tentation à laquelle il faut résister.
  11. Bourgeoisie Patrons Exploiteurs Classe dominante Oligarques
  12. Investisseurs (fonds de pension qui dans la réalité n'investissent pas mais s'enrichissent sur le marché financier), 
  13. milieux financiers ou d'affaires, marchés (autre nom de « Dieu »), 
  14. élites (relève du registre sportif plus que du domaine politique), 
  15. contraintes extérieures (expression vague et impérieuse qui signifie « les exploiteurs des autres pays »)
  16. Lutte des classes Conflit Grève Ennemis de classe
  17. Mouvement social, dialogue social, partenaires sociaux (syndicats et patrons sont des alliés qui oeuvrent ensemble au maintien de la paix sociale)
  18. Maintien de l'ordre social
  19. Maintien de la cohésion sociale
  20. Peuple (trop politique)
  21. Population (plus neutre), Consommateurs (contribue à naturaliser les rapports marchands)
  22. Tiers-monde (évoque trop les luttes de libération des années 60)
  23. Pays en voie de développement ou pays émergents
  24. Le préfixe « post »
    Le préfixe post donne à peu de frais l'illusion du mouvement là où il n'y en a pas. L'expression Post-colonialisme, par exemple, vise à faire oublier que le pillage continue et qu'en France sévissent toujours l'imaginaire et les pratiques coloniales (exemple de la loi du 10 février 2005 imposant aux programmes scolaires d' « accorder à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite »)
  25. L'expression post-taylorisme au sujet des nouvelles formes d'organisation du travail que l'on range sous l'expression de toyotisme, offre quant à lui l'avantage de renvoyer dans le passé la barbarie du travail parcellisé, alors même que le travail parcellisé et codifié s'étend partout, y compris dans les services (agents d'entretien, employés de la restauration, opérateurs téléphonique …)

L'expression société post-industrielle a l'avantage de renvoyer l'usine et les ouvriers dans le passé et du même coup la lutte des classes dans le placard des archaïsmes.

Le recours à l'éthique pour créer le consensus
Ethiques, (fonds, placements) : Oxymore donnant une touche de moralité à la finance. Pour faire accepter aux Français englués dans leur archaïsme les fonds de pension salvateurs, on enveloppe ceux-ci sous un emballage seyant. Le raisonnement est le suivant : « Vos cotisations de retraite, versées dans des fonds de pension, sont placées en Bourse. Là, elles sont investies dans des entreprises respectant l'environnement, les lois du pays, les normes sociales et la morale (pas d'argent pour les fabricants de mines antipersonnel). Tout est alors pour le mieux dans le meilleur des mondes et grâce au capitalisme, les ouvriers sont maîtres des entreprises. 

Inutile de préciser que des fonds soumis à autant de contraintes sont d'un faible rapport ! En fait, leur but réel est de subvertir la démocratie, de retourner au suffrage censitaire, où l'individu n'a de droits qu'en tant que possédant. Les capitalistes sont certes supprimés, mais comme dans la célèbre anecdote où un ethnologue demande s'il n'y a plus d'anthropophages dans la tribu qu'il vient de découvrir, et à qui on répond : « Non, on a mangé le dernier à midi ».

Transparence : Le mot transparence est devenu le plus à la mode alors même que l'opacité politique, financière, policière est de plus en plus dense. La transparence est invoquée – et exigée – pour justifier aux yeux des actionnaires les rémunérations pharaoniques des hauts dirigeants : président directeur général, directeur général, président du conseil d'administration et autres élites. En effet, le péché suprême n'est pas de gagner beaucoup, mais de dissimuler ce que l'on gagne. 

Dans cette optique, un haut fonctionnaire des finances touchant une enveloppe de 50 000 francs non inscrite au budget est plus coupable qu'un P.D.G. auquel son actionnaire consent 200 millions en stocksoptions. Le scandale – le montant de la rémunération – est effacé par la grâce de la transparence. La « transparence » est même confiée aux renseignements généraux : « Dès mon arrivée au ministère (de l'intérieur) j'ai demandé à avoir une photographie la plus précise possible de la situation de l'islam en France. Car sans ce travail de transparence, c'est la peur qui l'emporte » (Dominique de Villepin, Le Parisien, 7 décembre 2004)
Exemple de l'article de Rocard pour soutenir Laurence Parisot dans sa démarche de moralisation du capitalisme : Dès la fondation du capitalisme, nombreux furent ceux qui remarquèrent qu'il avait d'autant plus besoin d'éthique qu'il avait moins besoin de règles. (…) Pour moi, la cause est entendue : le capitalisme sombre sous l'immoralité. Nous sommes en train de découvrir qu'il risque techniquement d'y succomber. (…) Le combat de Mme Parisot nous concerne donc tous : il ne s'agit pas seulement de redonner sa dignité à un système qui en a bien besoin, mais surtout de lui permettre de revenir à un fonctionnement efficace et régulier. Nous avons choisi la libre entreprise. Elle exige de bons patrons, respectables et intègres. Sans éthique forte, il n'y a plus de capitalisme. Il va probablement devenir nécessaire que la règle publique y pourvoie. (Michel Rocard – Tous derrière Laurence Parisot - Le Monde du 05 mars 2008)

 

ANNEXE  17 - La LQR : la langue du consensus
Naturaliser le libéralisme et générer un certain fatalisme

La LQR a parfois pour objectif d'opérer une certaine démoralisation de l'auditoire, d'engendrer un certain fatalisme face aux effets engendrés par la mondialisation néo-libérale. C'est le rôle de tous les discours fatalistes portant sur l'évolution, le poids des contraintes (budgétaires, extérieures), la vitesse des changements (« circulez y a rien à voir et y a rien à faire ! »), la mondialisation  etc.
  En réalité, la mondialisation n'a rien d'inéluctable. Elle est même en grande partie un mythe et comme le dit très justement Pierre Bourdieu, elle « n'est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu'invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers ». Autrement dit, tout se passe à l'échelon national.

Le mot évolution est un succédané du mot "Progrès", qui a pris un coup de vieux depuis qu'il s'est compromis dans des aventures douteuses (Hiroshima ou Tchernobyl, par exemple). « L'Evolution" est donc au "Progrès" ce que les œufs de lump sont au caviar : moins somptueux, mais moins ostentatoires et moins compromettants. Le mot "Evolution" ne présente que des avantages. Comme le mot "Progrès", il prend une majuscule, mais il peut de plus se prévaloir d'une caution scientifique incontestable : le darwinisme. 

Contester les vertus du libéralisme ou la nécessité de la mondialisation, c'est mettre en cause les lois sacrées de l'Evolution ; c'est offenser à la fois Darwin et la Science, l'Homme et la modernité. Peut-on imaginer un archaïsme plus désolant ? Qu'on se le dise : le Progrès est mort, vive l'Evolution. Mais à y bien penser, cette Evolution, n'est-ce pas la version modernisée du "Sens de l'Histoire" dont on nous parlait autrefois ? Ah mais ! Gardons-nous d'exhumer des concepts défunts, comme les idéologies qui les ont nourris. Ce n'était pas le "libéralisme", on s'en souvient, qui allait dans le sens de l'Histoire, mais la "société sans classes". On comprend pourquoi il a fallu décréter la "fin de l'histoire". L'Evolution, au moins, c'est naturel, comme les lois de l'économie. Qui osera donc discuter la Nature, Dieu, le Marché ?

Le mot inéluctable, souvent associé à évolution est utilisé par les néo-libéraux pour signifier que les changements en cours ne peuvent pas être évités et qu'il ne sert à rien que le peuple ignare essaye de s'y opposer.
 

Opposer la minorité mal avisée contre l'unanimité bien pensante
Communauté internationale : Toujours associée à empêcheurs de danser en rond (tels Saddam Hussein, Slobodan Milosevic, Fidel Castro). Contre ceux-ci (qui la défient), la Communauté internationale s'indigne, se mobilise, etc. 

La Communauté internationale représente les gouvernements du monde et leurs opinions publiques, à condition d'en ôter… l'Afrique, les pays musulmans, l'Inde, l'Indochine et l'Insulinde, la Chine, l'Amérique latine, l'ancienne U.R.S.S. 

Restent les pays anglophones et germanophones, le Japon, plus, sur des strapontins, quelques pays méditerranéens (avec un strapontin plus grand pour la France). S'agit-il de toute la population de ces pays ? Pas davantage. La communauté internationale, c'est l'opinion publique façonnée par les grands médias. Que reste-t-il comme précipité au fond de la cornue à l'issue de ces distillations (en France, par exemple) ? Deux chaînes de télévision, plus trois stations de radio, plus Le Monde, Le Figaro, Libération, L'Express, Le Point, Le Nouvel Observateur. 

Autre synonyme : pays étrangers.
 Opinion publique : Mesurée par les instituts de sondage, l'opinion publique pense que les services publics ou la protection sociales doivent être réformés. L'opinion publique c'est la majorité, c'est Dieu. Exit les conflits sociaux ou idéologiques.

« Tout le monde le sait que » : Argument d'autorité employé par le Chroniqueur économiquement correct pour conférer la force de l'évidence à ses propos. 

Variantes : « tous les économistes le savent », « tous les politiques le reconnaissent », « tous les syndicalistes l'avouent ». En général, chez le Chroniqueur économiquement correct, les syndicalistes avouent en cachette ou sous le manteau.
 

Le pronom personnel « on » : Un des procédés stylistiques préférés du Chroniqueur économiquement correct est de commencer ses phrases par : « qu'on le veuille ou non ». Ce pronom [on] est trompeur, car la phrase vraiment pensée par est : « que vous le veuillez ou non ». S'incluant dans les auditeurs par le « on », il rend ce qui va suivre moins provocant à admettre puisque lui-même s'y soumet (ex. : qu'on le veuille ou non, « les Allemands ont gagné la guerre et il faut se soumettre aux conditions d'armistice »). Traduction en langage de l'an 2000 : «la mondialisation est irrésistible et, qu'on le veuille ou non, il faut se soumettre à ses conditions».

Corporatiste : Traduction : les salariés ne défendent pas des droits universels mais seulement leurs privilèges.
 

Représentativité : La lutte contre la mondialisation libérale est davantage le fait des associations – parfois informelles – que des partis ou des syndicats. Cela inquiète les Importants. Mais qui sont ces organisations ? Quelle est leur légitimité ? Qui représentent-elles ? Comment sont-elles élues ? Par qui sont elles reconnues ? Où est leur siège ? Leur banque ? Où sont leurs actionnaires ? Outre qu'il est plaisant que ces questionneurs ne s'interrogent ni sur la légitimité du Forum de Davos, ni sur celle de la société du Mont-Pèlerin, ni sur celle du Club de Bilderberg, ni sur celle de la Trilatérale, ni sur celles de Cato Institute ou d'Heritage Foundation, ni sur celle de ces officines qui se permettent de noter les Etats, on peut se rappeler que, entre 1940 et 1944, le haut commandement allemand, inquiet, pointait un doigt accusateur : mais qui sont ces résistants ? Quelle est leur légitimité ? Où est leur uniforme ? Où sont leurs officiers ? Où est leur Quartier général ? Où est leur artillerie ? Tels maîtres, telles questions

ANNEXE  18 Joue avec nous et réalise ces exercices de «désentubage» sémantique !
Le but est simple : il s'agit d'analysez ces déclarations en repérant les procédés ou caractéristiques propres à la novlangue libérale.

  1. « Il y a une « voie française » pour la réforme. J'en suis convaincu : c'est une voie qui n'est pas idéologique. L'idéologie conduit à l'impasse et à l'immobilisme. (Cette voie française) repose sur une équation que je résume ainsi : « Réforme = écoute + justice + fermeté » (…) Il faut que la réforme soit équitable et qu'à cette fin, elle repose sur des leviers de justice solides. » (Jean Pierre Raffarin Entretien au Figaro Magazine (6 septembre 2004)
« Il n'est pas acceptable que le progrès économique ne soit pas partagé par tous. (...) Ces difficultés, ces drames, cette fracture sociale qui menace de s'élargir en une fracture urbaine, ethnique et parfois même religieuse, ne sont pas des fatalités » (Le président de la République le 21 octobre 2003 à Valenciennes).

 

    1. ANNEXE  19 - Cours d'autodéfense intellectuelle : Quelques procédés rhétoriques
Type d'argument Exemples Objectif
1. L'argument d'autorité Arguments faisant appel à une autorité intellectuelle, scientifique, économique, politique, journalistique … Recours fréquent à l'argument scientifique, à l'autorité du chiffre absolu (sans valeur) - « Selon le dernier rapport du FMI … » - « Mr Camdessus dit que … »  - « D'après le journal … » Impressionner
2. La généralisation abusive, le jugement sans nuance (à l'emporte pièce) - Il est évident que … - Tous les experts sont d'accord … - Chacun sait que … Faire entrer l'interlocuteur dans un cadre de réflexion pré-établi afin d'évacuer tout débat ou toute discussion sur ce cadre
3. L'effet de complexité ou de vitesse Il s'agit d'affirmer la complexité du réel, d'insister sur la vitesse des changements - Le problème des retraites est un problème techniquement complexe - Les frontières sociales se brouillent, les échanges et les mutations technologiques s'accélèrent … - Créer un brouillard occultant les grandes lignes de force à l'œuvre dans l'économie et la société - Eloigner le profane et créer un sentiment de découragement : « c'est trop compliqué pour vous », « les choses vont trop vite, on ne les maîtrise pas, donc on y peut rien »
4. L'argument de qualité Recours aux jugements qualitatifs ou moraux. On joue sur la confusion des registres entre morale, politique, religion, économie etc. Le discours jouxte les jugements de valeur (le bien, le mal)  - Attribution aux individus de vertus ou vices - On met sur un même plan des mots relevant de registres différents (exemple : l'équité qui contrairement à l'égalité n'est pas une notion économique)  - Connotation positive ou au contraire péjorative du vocabulaire - Il y a les bons et les mauvais pauvres  - Les riches ont mérité ce qu'ils ont car c'est le fruit de leur travail - L'impôt devient une confiscation par exemple et l'acquis social un privilège - Susciter la réprobation morale (les pauvres se complaisent dans leur pauvreté, volent la société…) - Légitimer les privilèges des classes dominantes - Faire intérioriser aux victimes de la mondialisation la responsabilité de leur échec - Dénoncer comme privilégiés les salariés les moins touchés et propager chez eux un sentiment de culpabilité
5. Les présomptions Argument reposant sur des préjugés ou a priori - Le secteur privé est a priori productif, utile et efficace. le secteur public est improductif, inutile et inefficace. - Tout ce qui est économique ou marchand est a priori utile. Tout ce qui n'est pas économique ou marchand ne sert à rien. Jeter le discrédit ou au contraire mettre en valeur
6. Les arguments d'impuissance    
Les alternatives infernales - « Si je ne produit pas ça, d'autres le feront » - « Si je ne licencie pas, je ferme mon usine et plus d'emplois encore seront détruits » (Aussaresse torturait pour sauver des emplois) Engluer les individus dans un système de contradictions les rendant incapables de penser en dehors du cadre libéral (fatalisme, effet de démoralisation) Maquiller des choix politiques en fatalités, en lois naturelles (par définition insurmontables) pour mieux faire accepter l'inacceptable Disculper les responsables économiques ou politiques, cacher leur part de responsabilité et justifier l'inaction politique, le « laisser faire »
Les fatalités en tout genre Tout ce sur quoi l'individu n'a pas prise et qui est indépendant de sa volonté (les lois naturelles, les déterminismes économiques, sociaux, historiques, etc.) - C'est la faute à la mondialisation, à l'Europe (en 1997, la gauche était au pouvoir dans 13 pays sur 15, au sein de l'Union européenne) - Ce sont les lois de la concurrence.  - Il faut bien « satisfaire » les marchés - C'est la « nature humaine » - Il y a toujours eu des riches et des pauvres
7. L'argument du pas assez Expliquer un constat gênant par le fait que l'on ne s'est pas assez rapproché du modèle, qu'on n'est pas allé assez loin dans la réforme - S'il y a des Krachs, c'est parce que les marchés financiers ne sont pas assez efficients - Si c'est la crise c'est parce qu'on est pas allé assez loin dans les réformes Si la réalité n'est pas convenable, il faut se rapprocher du modèle. Autrement dit : ce n'est pas ma théorie qui est fausse mais la réalité !
8. Les arguments quasi - logique Il s'agit de donner l'apparence de la cohérence, de la démonstration logique à un discours qui ne l'est pas    
Les fausses causalités - L'explication par les effets pervers  - « S'il y a du chômage c'est à cause des salariés qui exigent des salaires trop élevés »  - « S'il y a de la pauvreté c'est à cause des allocations destinées à réduire la pauvreté » etc. Tromper l'interlocuteur sur l'explication d'un phénomène Transformer les victimes en responsables
 

 

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